© Copyright Thiriet et Dupuis

Nature du jeu d'échecs

Quelle est la nature du jeu d'échecs ? Est-il un jeu, un sport, une science ou un art ? La question n'est pas tranchée ; elle appelle des réponses riches.

On parle de jeu d'échecs. Il s'agit historiquement de sa première nature. Pour contenir la passion guerrière des peuples, un sage aurait eu l'idée de représenter la cour du roi et son armée sous la forme d'un jeu permettant de transposer le besoin de combattre de la réalité à sa figuration. Les échecs seraient nés d'un désir d'instaurer la paix et la concorde entre les peuples en canalisant l'instinct agressif des hommes pour le tourner vers le jeu.
Drôle de jeu que celui qui est inspiré par la guerre. Et, tout joueur de compétition le sait : la mort rôde dans chaque partie. Il s'agit d'un premier paradoxe pour un jeu qui en compte beaucoup.

Son origine le rend-il plus proche du sport ?
Qui dit sport dit compétition sous-tendue par une dépense d'énergie physique, musculaire.
Si les échecs comportent, en effet, une part de compétition celle-ci n'est pas mise en œuvre par une dépense musculaire importante.
Mais le sport et les échecs n'ont-ils pas en commun l'essai de dépassement de soi, de ses limites par un effort intense ? De plus, moins il reste de temps de réflexion, plus le caractère sportif prend le dessus au détriment des côtés scientifiques et artistiques.
Enfin, la forme physique joue un rôle à haut niveau : il suffit de voir à quel entraînement physique Kasparov se soumet pour savoir que les joueurs de l'élite mondiale sont de bons sportifs. Cette forme physique est un atout supplémentaire dans la mise en œuvre des connaissances ou aptitudes intellectuelles du joueur.

Alors, plutôt une science du fait de l'important bagage théorique et des heures d'études que cette activité nécessite ? Mais, la science est l'étude rationnelle du réel pour en trouver les lois, celles-ci pouvant être vérifiées par l'expérience. Certaines étapes d'une partie peuvent être théorisées : on parle de théorie des ouvertures, de finales théoriques. Une certaine connaissance scientifique des échecs est possible. De plus, au cours d'une partie plus le temps de réflexion est long plus le résultat a de chance d'être exact, scientifique, au moins pour les joueurs de l'élite mondiale. Mais une grande part de ce jeu échappe à une connaissance exacte, notamment le milieu de jeu, phase dans laquelle l'imagination, l'intuition, la personnalité jouent un rôle fondamental.

Alors, un art ? L'art suppose une conception esthétique de l'acte. Aux échecs gagner reste le but mais la manière peut produire un sentiment de beauté. Ce sentiment de beauté naît du paradoxe qui existe entre la compréhension apparente d'un ordre de coups et la compréhension profonde qui échappe à la première compréhension, la première analyse. Sacrifier une dame contre un pion ou une pièce mineure procure au spectateur un sentiment de peur: on tend vers l'abyme, la partie est perdue au plan apparent. Or, sur un plan plus profond, on engage une combinaison qui conduit à un gain supérieur, voire à un mat : on tend vers les sommets. L'esthétique vient du choc entre ces deux perceptions successives : la peur (tout est perdu, la pièce la plus importante vient de disparaître) puis l'admiration pour celui ou celle qui a conçu un plan profond, inaccessible au profane, beau puisqu'en dépit de l'apparence il conduit au gain. Cette beauté de conception produit un sentiment d'émerveillement, de sublime qui est une composante de l'esthétique artistique.

Mais cet art est aussi un jeu puisqu'il est destiné à nous amuser, à nous distraire, à entretenir des liens sociaux et c'est ce que nous lui demandons.

Quelle riche nature !

Philippe FALGAYRETTES

Fermer