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ECHECS A ROME

Les échecs peuvent-ils être un art de vivre ?  Sont-ils, comme le grand public les rêve, une passion d’esthètes recherchant sereinement le meilleur coup, la belle combinaison, consistent-ils à produire du beau ; ou bien, comme le ressent le joueur de compétition, sont-ils un combat sanglant dans lequel il doit y avoir un vainqueur et un vaincu ? Eh bien, pour le savoir, il suffit d’aller faire un tournoi à Rome au printemps. 

Le projet de l’Espozizione Universale de Roma (EUR) en 1942 a donné son nom à un quartier du sud de Rome. Le quartier de l’EUR est composé de bâtiments de style totalitaire comme ont su en produire les régimes fascistes, communistes et nazis.  C’est dans ce cadre à la fois écrasant et aéré que le club Scacchi INPS de Rome organisait un tournoi du 21 au 26 avril. Deux opens étaient proposés : le A pour les joueurs classés à plus de 1700 (45 participants), et le B pour les autres (57 participants). Les tournois se jouaient en 7 rondes, le rythme étant de 40 coups en 2 heures et une demi heure KO. En principe, les parties avaient lieu le soir, permettant aux romains de travailler et aux touristes de visiter. Le total des prix atteignait 3.800.000 lires soit environ 13.000F. Le tournoi A accueillait quelques joueurs internationaux et voici le classement final :

 1 Tomescu Vlad (Rou) 2427 MI, 6 points
 2 Fercec Nenad (Cro) 2433 5,5 MI, 5,5 points
 3 Tataï Stephan 2352 MI
 4 Marzano Carlo( It) 2189
 5 Voltolini Giuseppe (It) 2216
 6 Zufic Miroslav (Cro) 2274, 5 points
 7 Malloni Marcelo (It) 2243
 8 Lahiri Atanu (Inde) 2391 MI
 9 Ausmins Elmar (EE) 2365
10 Sinelnikov Igor (Rus) 2107, 4,5 points.

Les Romains pratiquent les jeux ouverts. Ici, l’élément tactique est prépondérant. Ils recherchent systématiquement l’initiative sans craindre de mettre leur roi dans les courants d’air. Leur attitude est calme ; Ils ont une distance aristocratique par rapport au résultat, et témoignent d’une grande courtoisie : pas de récriminations mal placées, pas de contestations malséantes, pas de mauvaise foi (« j’étais gagnant », « il a eu de la chance »…) comme on peut en voir ailleurs.

On comprend cette attitude quand on sait que les Romains vivent quotidiennement au milieu de vestiges de 2700 ans d’histoire : ils ont été polis par la rigueur de la république antique, par la grandeur de la Rome impériale, par la ferveur du christianisme médiéval, par la beauté des œuvres de la Renaissance, par la fierté de l’indépendance nationale retrouvée. Quel plaisir pour le joueur en villégiature que de fréquenter sous le climat particulièrement agréable du printemps ces lieux magnifiques ; de visiter les monuments qui ont valu à cette cité le surnom de ville éternelle ; de côtoyer ses habitants en s’amusant de leur indiscipline ; en appréciant leur politesse et leur élégance.

Jeu, histoire, culture, printemps, amour, beauté : quand on a tout là, on est de ces happy few chers à l’ancien consul de France qui avait pris ce pays pour modèle.

Finalement, pour le joueur d’échecs, c’est peut-être la leçon : on peut jouer avec élégance.

Philippe Falgayrettes

 

Avril 2003